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COMPTE RENDU DE LA TABLE RONDE

"SOCIETE CIVILE, CITOYENNETE ET GOUVERNANCE LOCALE AU YEMEN", 1er, 2 et 3 juillet 2006 à Sanaa

Le CEFAS de Sanaa a organisé les 1, 2 et 3 juillet 2006 à Sanaa une table ronde intitulée « Société Civile, citoyenneté et gouvernance locale au Yémen ». Cette première rencontre scientifique a mis en évidence les dynamiques sociales de la vie associative au Yémen, qui apportent à la vie politique traditionnelle une dose salutaire d'innovation.

Le Centre Français d'Archéologie et de Sciences Sociales de Sanaa (CEFAS) a organisé les 1, 2 et 3 juillet 2006 à Sanaa une table ronde intitulée « Société Civile, citoyenneté et gouvernance locale au Yémen », en collaboration avec la Fondation Friedrich Ebert (FES) et la Fondation Culturelle yéménite al-Afif, avec le soutien de l'Ambassade de France et du British Council. Cette rencontre était coordonnée scientifiquement par Sara Ben Nefissa, chercheuse à l'IRD et spécialiste franco-tunisienne de la société civile en Egypte et dans le monde arabe, et organisée par Maggy Grabundzija, anthropologue spécialiste de la question féminine au Yémen et chercheuse au CEFAS.

La question de la société civile étant devenue un enjeu majeur sur le plan international à l'heure de la mondialisation et de l'affaiblissement du pouvoir des Etats, les organisations non gouvernementales ne sont plus considérées comme des solutions palliatives ou alternatives au développement, mais comme des acteurs à part entière de la régulation des sociétés et de leur démocratisation, au même titre que l'Etat et que le secteur privé. C'est en particulier le cas au Yémen où existe une riche tradition de solidarité communautaire et où, dans un passé récent, divers types d'associations, locales et nationales ont contribué de manière efficace au développement économique et social du pays. A partir du constat que ces ONG sont de plus en plus nombreuses et dynamiques, le CEFAS avec ses deux partenaires, allemand et yéménite, a souhaité faire un premier état des lieux scientifique de ce domaine, et d'examiner ainsi les efforts en cours de démocratisation et de décentralisation du Yémen. L'Ambassade de France a soutenu cette initiative dans le cadre du FSP Gouvernance, Démocratie et Sécurité, dans sa composante décentralisation. La table ronde était aussi soutenue par le British Council.

  Le CEFAS, FES et la Fondation Afif ont donc invité une vingtaine de spécialistes yéménites, arabes, et européens pour faire un premier état des lieux de la question. En effet, le recul offert par l'analyse scientifique était indispensable pour mieux comprendre les vrais enjeux. Cette rencontre consacra cinq sessions à cinq thèmes principaux : l'histoire longue et courte de la société civile yéménite ; la contribution des associations aux changements sociaux (jeunes, femmes) ; l'évolution des rapports entre les associations et l'Etat dans le contexte de décentralisation des pouvoirs publics ; la société civile dans ses rapports politiques avec l'Etat (liberté de la presse, etc...) ; les difficultés internes et externes de ces organisations, leur financement et les contraintes administratives et bureaucratiques auxquelles elles sont confrontées.

Inaugurée par la Ministre des Droits de l'Homme, Mme Khadija al-Haysami et par l'Ambassadeur de France, M. Alain Moureau, ainsi que par M. Ali Saleh, vice-ministre des Affaires Sociales, cette rencontre a reçu un écho important des média et de la presse yéménites. Des chercheurs de notoriété internationale avaient été mobilisés, notamment Mme Sheila Carapico, auteur américaine d'un ouvrage historique de référence sur la société civile au Yémen, et Mme Sara Ben Nefissa, auteur de plusieurs ouvrages sur la démocratisation au Moyen Orient. En outre, des chercheurs et acteurs yéménites importants de la société civile comme M. Abd al-Malik al-Mutawakkil et Fû'âd al-Salâhî, professeurs à l'Université de Sanaa, Mme Amal al-Bâsha, présidente du Forum des Soeurs Arabes, M. Abd al-Bârî Taher, journaliste, M. Fâris al-Saqqâf, directeur de l'Organisation Générale du Livre et bien d'autres, ont participé avec un grand intérêt aux séances et aux discussions, favorisant un dialogue et des débats particulièrement riches au cours de ces trois jours suivis par une assistance continue d'environ soixante dix personnes.

Si, au Yémen comme partout, une typologie classique des ONG en « communautaires », « de développement », « caritatives », « mobilisatrices », ne peut être définitive ni absolue, l'objectif de cette table ronde était surtout d'analyser les évolutions récentes de la société civile, sa contribution à la construction de la citoyenneté et au développement social, économique et politique sur le plan national et local, et sa contribution à la démocratisation de la société. A cette occasion, la diversité des associations a été fréquemment soulignée (officiellement cinq mille, en réalité beaucoup plus), ainsi que le refus de nombre d'entre elles de s'enregistrer par peur d'être manipulées ou contrôlées par l'Etat.

Organisée depuis environ un an en une « Alliance », I'tilâf , encore embryonnaire, un certain nombre d'associations constitue désormais un pôle cherchant à s'affirmer dans les débats publics, effectuant du lobbying autour de certains débats au Parlement sur le mariage précoce, le prix du sang des femmes et d'autres questions sociales d'importance. De cette manière, il est clair que ces ONG tendent à se substituer à l'action des partis traditionnels, dont l'immobilisme, l'impuissance et l'archaïsme sont souvent critiqués. A ce titre, elles sont confrontées à des résistances du politique, comme la presse d'ailleurs, et à des manoeuvres diverses tendant à les mettre sous contrôle, notamment selon la technique bien connue du "clônage".

Le constat a été clairement fait par plusieurs intervenants que les ONG, en particulier les plus « mobilisatrices », seraient impuissantes sans le financement des institutions étrangères et particulièrement occidentales. C'est le paradoxe du Yémen de tolérer ainsi cette forme d'influence extérieure, sans abandonner pour autant des postures nationalistes sourcilleuses. Si on peut attribuer cette tolérance de la part du régime aux bénéfices économiques obtenus pour le développement du Yémen (ainsi privatisé à peu de frais), ainsi qu'à la volonté d'afficher une image démocratique à l'intention de l'Occident, il y a peu de doute que ce paradoxe permet aussi aux ONG de jouer un rôle qui n'est pas permis de jouer aux partis traditionnels, et d'ancrer ainsi dans la culture des comportements politiques innovants. Que cette situation soit ambigüe, voire paradoxale n'enlève rien à son originalité ni à son efficacité, bien au contraire.

Comme on pouvait s'y attendre, chacun avait de la "société civile" une définition différente, plus ou moins influencée par des présupposés politiques ou idéologiques. Ainsi, certains politiciens libéraux peuvent être à la fois très liés aux ONG les plus dynamiques, tout en recourant en dernière instance aux structures traditionnelles de la tribu comme seule force sociale pouvant véritablement contrebalancer l'autoritarisme de l'Etat ; selon ce type de courants, il suffirait de réformer la tribu pour l'inclure dans la société  civile. Ce point de vue est contesté par d'autres acteurs sociaux et politiques plus modernistes, ou moins liés aux milieux politiques dominants de l'ancienne RAY, qui rejettent avec véhémence toute possibilité de réforme de l'institution tribale, soulignant au contraire son instrumentalisation politique et surtout juridique. Ces débats ont souligné le défi que représente la tribu pour cette société civile moderne, comme enjeu stratégique, mais aussi comme enjeu de connaissance. Ici, les réflexions tirées des recherches du CEFAS sur l'histoire du Yémen se sont révélées particulièrement utiles, et on peut s'attendre à ce que ce thème resurgisse dans de prochaines rencontres scientifiques.

Si la réunion du "Broader Middle East" qui s'était tenue à Sanaa la semaine précédente sur le thème de la démocratisation dans le monde arabe avait été largement perçue par les ONG yéménites comme le résultat d'un "parachutage" technocratique, voir idéologique, en particulier par l'instrumentalisation de certaines ONG à l'exclusion d'autres, en revanche la table ronde organisée par le CEFAS, FES et la fondation Afif a été l'occasion d'esquisser une approche complètement différente, consistant avant tout à nouer un vrai dialogue entre le point de vue académique, celui des activistes et des officiels afin de réfléchir ensemble sur l'expérience propre du Yémen, en toute liberté et dans le respect du point de vue de chacun.

Les communications de cette table-ronde seront publiées en 2007. Le CEFAS s'efforcera que cette initiative se poursuive par un programme collectif de recherche visant à étudier les aspects qui n'ont pas été suffisamment abordés par la littérature scientifique, et qui ont été identifiés assez précisément lors de cette rencontre de juillet 2006.

 

 

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