- Christian Darles
(Architecte, Professeur à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Toulouse, chercheur associé au CEFAS)
Architecture militaire et archéologie
Notre séjour à Sanaa (octobre 2007 ‑ mars 2008) correspond à un congé Etudes et Recherches octroyé par le Ministère de la Culture et de la Communication en vu de rédiger une thèse de doctorat à l’Université de Toulouse sur les fortifications antiques de la capitale du royaume de Hadramaout, Shabwa. Les six mois passés au CEFAS ont permis de profiter pleinement des ouvrages de sa bibliothèque et de mettre à profit plusieurs travaux de terrain afin de terminer la rédaction de cette thèse qui sera soutenue le 17 mai 2008. Nous avons pu ainsi participer aux recherches archéologiques menées par le Deutsches Archäologisches Institut sur les fortifications de Mâ’rib et de Sirwah (Dr I. Gerlach) et à celles menées par la Mission archéologique Italienne en Oman sur le site de Khor‑Rôri (Prof A. Avanzini).
Les fortications antiques de Shabwa (Hadhramawt-Yémén) : analyse structurelle et approches comparatives.
Par leur intérêt architectural et historique, par leur état de préservation et par leur poids dans le paysage, les fortifications de l’Arabie du sud antique ont attiré, dès le XIXe siècle, le regard des voyageurs. L’archéologie, au sein de l’actuelle République du Yémen, en est encore à ses débuts et les recherches menées par les archéologues français depuis 1974 sur le site de Shabwa furent parmi les premières. Il est possible de faire le point sur ces trente années consacrées à cette capitale antique des basses terres de l’Arabie du Sud et, ainsi, de comparer les résultats atteints avec ceux d’autres sites de même nature. Les résultats, tout en étant inégaux en qualité et en quantité, permettent de mieux mesurer les concordances significatives entre les sites et de vérifier l’originalité de Shabwa dans les domaines de l’urbanisme, de l’architecture et des techniques de construction. Notre travail, volontairement circonscrit, sera consacré à l’étude du système défensif de la ville, un des mieux connus parmi ceux des cités antiques de l’Arabie du Sud. Nous plaçons ainsi cette approche monographique d’un monument exceptionnel tant dans le corpus des études qui concernent l’ensemble des fortifications de cette région que dans la série des recherches que mène la mission française à Shabwa depuis trente ans 1.
L’antique capitale du Hadhramawt est installée vers le VIIIe siècle av. J.‑C., à une altitude d’environ 700 m, au centre d’un triangle de collines issues d’un soulèvement tectonique lié à la présence d’un dôme de sel. L’arête occidentale est composée de couches de galets redressées recouvrant des lits de gypse, son sommet dominant l’ensemble du site à 747 m. La crête orientale, plus tourmentée, est constituée de couches de gypse implantées au‑dessus de schistes bitumineux. La ville elle‑même est adossée à la paroi sud de cet ensemble de collines dont les couches de grès ont été exploitées durant l’Antiquité pour fournir la quasi‑totalité des blocs de soubassement des édifices de la ville. Au centre de ce triangle de collines, la dépression d’al‑Sabkha abrite des mines de sel gemme encore exploitées.
La ville possède une muraille intérieure et deux enceintes extérieures distinctes. Le rempart intérieur continu comporte trois côtés composés alternativement de courtines et de tours. Cette première ligne de fortifications est adossée à l’éperon d’al‑‘Aqab dont la crête est elle‑même couronnée d’une muraille continue. La première enceinte extérieure se rattache à la muraille intérieure à Dar al‑Kafir une tour en grand appareil correspondant à l’emplacement de la porte n° 6. Elle suit ensuite les crêtes des collines, renforcée d’une ligne avancée de bastions et de flanquements aux franchissements des cols et des thalwegs. Cette première ligne de défense, face au désert, contrôle les passages vers le Jawf et la région de Mâ’rib. La deuxième enceinte extérieure entoure la « citadelle » d’al‑Hajar, édifice légèrement excentré qui protège le flanc sud du site vers l’amont du wâdî ‘Atf et vers les passes du Jawf utilisées comme autant de raccourcis vers la vallée du wâdî Hadhramawt. L’enceinte intérieure et la première muraille extérieure sont concentriques et tangentes aux niveaux de l’éperon d’al‑‘Aqab et du côté occidental du rempart intérieur (2).
Cette étude est représentative de ce que peut être l’apport des méthodes de l’architecture à l’archéologie. Le rôle des études architecturales, les moyens et les finalités, notamment le rôle du relevé graphique permet, outre une représentation à la fois métrique et quantitative du monument, la création de nouvelles connaissances de l’objet d’étude. Les différents remparts de Shabwa sont à la fois représentatifs d’un art poliorcétique maîtrisé mais témoignent également d’un contrôle et de la mise en œuvre de plusieurs modes de construction. L’étude du choix des matériaux mis en œuvre, du travail de la pierre, de l’assemblage des composants et des traces d’outils est permise par le travail précis de relevé architectural qui se complète par des dessins interprétatifs et sélectifs. Enfin le travail de l’architecte est impérativement lié à la formulation d’hypothèses de restitution.
Shabwa est une grande ville des confins du désert d’où partaient les grandes caravanes d’encens qui regagnaient la Nabatéenne et le Golfe Persique. Cette capitale est à ce jour l’ensemble urbain le mieux étudié et le mieux connu du Yémen. L’étude de ses fortifications est intimement liée à celle de son développement urbain ; elles se rattachent à une série d’enceintes que les archéologues commencent prudemment à dater des VIIIe‑VIIe siècles av. J.‑C., période qui semble correspondre à l’émergence d’Etats forts. L’apparition de nouveaux programmes unitaires de constructions défensives pourrait également être mis en rapport avec l’apparition d’inscriptions monumentales. Cette unité est géographique, historique et architecturale, elle est aussi de taille (excepté pour celles des grandes capitales comme Mâ’rib, Shabwa ou Tamn’a). D’où l’intérêt de l’étude approfondie que nous entreprenons. La diversité des techniques mises en œuvre et des types architecturaux rejoint la complexité de la morphologie de cet ensemble défensif qui côtoie également, sur le site, d’autres architectures (civile, religieuse ou funéraire).
Ce travail de recherche se fonde sur une approche plus particulièrement architecturale de cet ensemble de fortifications. Cette étude du bâti fait appel aux autres données disponibles : historique (les textes de Strabon et de Pline mais plus particulièrement l’épigraphie), archéologique (les fouilles de plusieurs zones), architecturale (levé topographique suivi par des relevés précis qualitatifs, métriques et interprétatifs) et bibliographique. Notre travail sera scindé en plusieurs parties. La première concerne la description du tracé des trois enceintes en rapport avec l’urbanisme de la ville. La deuxième, sur la base des travaux archéologiques et architecturaux réalisés, porte sur l’étude des techniques de construction. La troisième traite des éléments typologiques constitutifs. La quatrième partie concerne les hypothèses de restitution. Enfin une grande partie sera scindée en deux sous‑ensembles : les comparaisons et l’approche historique. La conclusion permettra de replacer les fortifications de Shabwa dans un système de défenses territoriales original et représentatif des conditions d’évolution des sociétés de l’Arabie du Sud durant l’Antiquité entre le VIIe siècle av. J.‑C. et le IIIe siècle ap. J.‑C.
1 Les recherches archéologiques de Shabwa sont publiées dans
« Fouilles de Shabwa » (trois volumes ont été déjà publiés à la BAH et un quatrième est actuellement sous presse), leur actualité l’est dans les Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, dans les Proceedings of the Seminar for Arabian Studies à Londres et dans d’autres publications comme le Bulletin de la Société Asiatique.