- Balnéorient. Etudes historique et architecturale des hammâm du Yémen
Michel Tuchscherer (Historien, Université de Provence IREMAM)
Dans le cadre du programme de recherche de l’ANR Balnéorient « De l'époque hellénistique à nos jours : 25 siècles de bain collectif au Proche-Orient et en Égypte », une enquête est en cours sur les hammams au Yémen.
Ce choix est motivé par plusieurs raisons. La première tient au nombre de bains que compte actuellement le pays, une bonne soixantaine dont la moitié dans la seule ville de San’a. Non seulement tous ces établissements fonctionnent, ce qui dénote une pratique restée très vivace à l’opposé de ce qui se passe ailleurs en Orient, mais on continue d’en construire de nouveaux, selon la typologie ancienne, dans les nouvelles extensions urbaines. Ce phénomène n’est pas limité à San’a, mais touche aussi les villes de province. Par ailleurs, les hammams ont jusqu’à présent peu retenu l’attention des chercheurs, mis à part le chapitre de l’ouvrage de Serjeant et Lewcook sur San’a qui leur est consacré et l’ouvrage en arabe sur San’a paru en 2005, qui n’apporte pas beaucoup d’éléments nouveaux par rapport au précédent. En outre, les hammams du Yémen se distinguent de leurs homologues proche-orientaux égyptiens et syriens, notamment par le système de chauffage qui repose sur des conduits parcourant le sous-sol et les murs des parties les plus chaudes (sadr). Ceci rappelle évidemment l’hypocauste romain. De même, les bâtiments yéménites sont partiellement construits en dessous du niveau du sol, à tel point que les hammams passent à peu près inaperçus dans le paysage urbain.
Une première mission préparatoire en juillet 2007 avait permis les prises de contact nécessaires, mais le travail d’enquête sur le terrain et dans les archives n’a réellement débuté qu’en janvier 2008. Il tourne à présent autour de trois axes.
Le premier est consacré à l’analyse architecturale des bâtiments. Il s’agit de comprendre leur structure, l’emploi de matériaux très diversifiés, les questions essentielles de l’eau (approvisionnement, évacuation), les variations dans l’agencement des composantes fondamentales des bâtiments (salle déshabillage ou makhla’, partie tiède ou awsat et partie chaude ou sadr) et leur adaptation aux contraintes de leur environnement urbain, notamment parcellaire. La première étape de ce travail, à savoir le relevé des bâtiments, est bien avancé dans le cas de San’a. Douze bâtiments viennent d’en faire l’objet par Nicolas Libante (étudiant architecte, Ecole d’Architecture de Toulouse) et Christian Darles (enseignant, Ecole d’Architecture de Toulouse). Ils s’ajoutent aux six déjà réalisés par Serjeant ou les services yéménites de conservation du patrimoine. À une exception près, nous disposons à présent du relevé de tous les anciens hammams de San’a antérieurs à 1950, ainsi que de celui de deux nouveaux établissements.
En second lieu, notre enquête porte sur l’organisation des métiers et les pratiques sociales liées aux hammams. Elle est conduite côté hommes par Yahiya al-‘Ubali (doctorant, Université de San’a) et côté femmes par Sarah Limorté (master, Université de Provence). Les hammams de San’a continuent d’être fréquentés par une clientèle très diversifiée, des citadins certes mais aussi des provinciaux venus de tout le Yémen. La fonction du hammam ne se limite pas à l’hygiène corporelle, ni à ses vertus thérapeutiques réelles ou supposées. C’est avant tout un lieu de sociabilité, avec ses rythmes dans le temps, ses rites et ses traditions. En bref, il s’agit là d’une véritable « culture du hammam » qui contribue sans doute à insérer dans la cité ces populations nouvellement venues dans la ville et à leur donner une identité citadine. L’aménagement de salles de bain privées dans les habitations et la multiplication de bains de type européen (jacuzzi, sauna) ne semblent pas remettre en question cette vitalité du hammam yéménite. Jusqu’à une date récente, les hammams étaient gérés de génération en génération par quelques sept ou huit familles liées entre elles par de multiples liens matrimoniaux. De statut social inférieur car appartenant au groupe des bani al-khums, elles louaient les hammams auprès des waqfs et tous leurs membres, hommes et femmes, assuraient à l’intérieur tous les services. La situation est en train d’évoluer rapidement. L’accès à l’éducation et l’ouverture de la fonction publique permettent aujourd’hui à certains de quitter leur métier et donc de changer leur statut social. Les nouveaux hammams ne relèvent plus des waqfs mais passent entre les mains de véritables entrepreneurs qui investissent là leurs capitaux souvent gagnés en Arabie et qui, pour la gestion et le fonctionnement de leurs établissements, font appel à une main d’œuvre d’origine provinciale et donc extérieure au petit cercle des familles de hammâmi sanaani.
Le troisième axe de notre recherche porte sur l’histoire. Les hammams semblent ne s’être jamais implantés dans les régions basses et chaudes du Yémen. Ils paraissent rester confinés aux villes des hauts plateaux, en particulier San’a où ils sont attestés de façon certaine à partir du Xe siècle. Certains hammams ont d’abord servi de bain privé rattaché à une résidence princière, avant de devenir public. Contrairement à des idées tenaces, les Ottomans ne paraissent pas en avoir été de grands bâtisseurs. À l’époque moderne, les dynasties successives d’imams (Sharaf al-Dîn, Qâsimites Hamid al-Dîn) ont certainement été beaucoup plus actives dans ce domaine. Mais l’histoire des hammams reste difficile à cerner : les chroniques sont généralement muettes sur la question. Quant aux documents relevant du ministère des waqfs, leur accès reste pour l’instant problématique.
Les premiers résultats de cette enquête seront présentés lors du colloque qui sera organisé par Balnéorient en janvier 2009 à Damas. Quant au travail au Yémen, il devrait être poursuivi par une extension des enquêtes à la province, en particulier à Ta’izz où deux hammams d’époque rasûlide restent en activité, à Dhamar, Yarim et Ibb où les Ottomans ont certainement construit des établissements.