- Programme de recherches linguistiques Mer Rouge - océan Indien
Marie-Claude Simeone-Senelle (UMR CNRS 8135-LLACAN, responsable scientifique de l'ILD ( Institut des Langues de Djibouti) au Centre d'Etudes et de Recherches de Djibouti (CERD).
Recherches linguistiques sur les langues sudarabiques modernes parlées dans le Mahra.
Une mission linguisitique de terrain, financée par le CEFAS, et portant sur les langues sudarabiques modernes parlées dans le Mahra, s'est déroulée du 19 novembre au 1 er décembre 2006. Elle a été suivie d'une conférence, au CEFAS, le 30 novembre 2006.
Le programme de la mission dans la province du Mahra comprenait deux volets à savoir une enquête de terrain et des vérifications de données, et un bref séjour à Sana'a pour prendre contact avec les collègues yéménites et faire le point avec Jean Lambert sur la recherche en sudarabique moderne et la situation de ces langues au Yémen.
La conférence donnée le 30 novembre au CEFAS a eu pour sujet : Soqotri, mehri, hobyot : les langues sudarabiques modernes, leur importance pour la connaisssance des langues sémitiques et les conditions de leur préservation . L'ambassadeur de France, M. Gilles Gauthier, ainsi que des collègues français et yéménites ont assisté à la présentation, la traduction simultanée en arabe a été assurée par Jean Lambert.
Résultats
L'enquête de terrain a porté sur le mehri et le hobyot, elle s'est déroulée dans la région orientale du Mahra, dans l'aire du mehriyot et du hobyot (Al-Ghayda, Rehen, Jadib, Hawf, montagne hobyot) ; une brève enquête a pu aussi être menée à Qishn (sur le mehri du sud, variété mehriyet).
Le corpus enregistré comprend des textes dans trois langues différentes : en mehri (les deux variétés : mehriyet et mehriyot), en hobyot et en arabe véhiculaire de la région. Ces textes relèvent du récit et du discours et ont pour thèmes : la vie quotidienne, la situation sociolinguistique dans le Mahra, la déperdition du mehri et du hobyot, la répartition géographique des dialectes, la structure sociale et la traite des Noirs, l'histoire du peuplement de Rehen.
L'origine des habitants de cette localité peut nous aider à comprendre ce qui peut être la cause du particularisme du parler de Rehen (déjà relevé par † Alexander Sima en 2001). En dehors des contacts entre mehriyot et hobyot (la localité, originellement de langue mehriyot, comprend depuis quelques années plus de locuteurs de hobyot), il faut prendre en compte l'existence d'un substrat dont on ne connaît pas précisément l'origine (africaine sans aucun doute, mais de quel groupe ?). Nous sommes en présence d'un parler qui a émergé à partir d'une langue maternelle d'un groupe (non sémitique peut-être même non afro-asiatique) différent de celui auquel appartiennent les deux langues en présence à cet endroit. Cette recherche exige une bonne connaissance des deux parlers en présence, elle devra être étayée par des recherches liées à l'histoire de la traite des Noirs et à l'étude génétique des populations.
Le lexique onomastique du mehri et du hobyot s'est enrichi de nombreux termes anthroponymiques et toponymiques.
En littérature traditionnelle, deux poésies, l'une en mehri de Qishn, l'autre en mehriyot (de Jadib-Hawf) ont été relevées, transcrites, traduites, elles seront intégrées à l'ouvrage en préparation. Selon les informations recueillies dans la Sharqiya, il n'existe aucune poésie en langue hobyot.
C'est à Al-Ghayda, avec l'aide de mon collaborateur Sabri Mohammed Bakheit (Il collabore entre autres à l'ouvrage en préparation Le mehri du Yémen. Présentation linguistique et textes , dans la collection Semitica Viva (dir. O. Jastrow), chez Harrassowitz à Wiesbaden, et au dictionnaire dialectologique du mehri ), que j'ai pu effectuer des vérifications sur les mille premières entrées de notre dictionnaire dialectologique du mehri, ainsi que des transcriptions et traductions de dix textes de notre ouvrage (qui en compte une centaine).
Des contacts ont été pris avec Salem Lhaymer al-Qumeyri, le directeur du centre d'études sur la langue mehri, fondateur de la revue AHqâf al-Mahra , pour envisager un programme de diffusion de la culture et de la langue mehri.
A Sana'a, les entrevues avec Jean Lambert ont porté sur l'accélération de la mise en danger des langues sudarabiques modernes. Le cas du soqotri ( cf . Chroniques Yéménites 2001) a été évoqué, mais à l'issue de cette mission, l'accent a été mis sur l'évaluation de la situation sociolinguistique dans le Mahra : elle ne laisse pas beaucoup d'espoir sur l'avenir du mehri et du hobyot. L'ouverture du pays, due entre autres à toute une infrastructure routière mise en place ces quatre dernières années, et la modernisation qu'elle entraîne ont relégué l'usage des langues sudarabiques au domaine strictement privé et familial, surtout dans la capitale régionale. Les déplacements de populations facilités par la route asphaltée ont changé le paysage linguistique de la région côtière, avec l'extension de l'arabe et des contacts accrus entre les langues SAM (SAM = sudarabique(s) moderne(s)) (mehri, hobyot, jibbali pour la zone orientale). Les conséquences en sont l'émergence de variétés dialectales en mutation qui nivellent les diversités, mêlent arabe et SAM dans un même énoncé (codeswitching), quand les locuteurs sudarabophones n'abandonnent pas leur langue maternelle au bénéfice d'une autre langue SAM (comme c'est le cas pour des locuteurs de hobyot qui n'utilisent plus que le mehriyot), avant de ne plus pouvoir s'exprimer dans une autre langue que l'arabe.
Perspectives
Publication, en 2007, au CEFAS, du cycle de conférences données entre 1996 et 2002 à l'Université d'Aden, sur les langues sudarabiques modernes parlées au Yémen .
Une mission de terrain dans le Mahra en 2007 pour continuer les vérifications du dictionnaire de mehri et mener une enquête sur les parlers mehriyot et hobyot de Rehen. Cela permettra de répertorier les particularismes des deux variétés par rapport au mehriyot et au hobyot de la région et de mieux cerner les causes de ces « divergences ».
Prise de contacts au niveau institutionnel avec les autorités permettant d'engager une action concrète en vue de la sauvegarde et diffusion de la culture et des langues SAM (Il ne s'agit pas de conserver les langues, de maintenir artificiellement leur usage, mais de « sauvegarder » un patrimoine culturel pour que les générations futures aient accès à cette richesse).
n article « La situation sociolinguistique dans la partie orientale du Mahra, fin novembre 2006 », envoyé début janvier 2007, paraîtra dans l'ouvrage d'hommages à la mémoire du linguiste Alexander Sima (S. Prochazka et W. Berndt (eds), sous presse chez Harrassowitz, Wiesbaden ), décédé lors de sa mission au Yémen en 2004.