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Progamme ZABID

- Mission Al Shihr
Claire Hardy-Guilbert, CNRS et Universités Sorbonne Paris IV et Paris I, UMR 8167


Plus de vingt sources mentionnent al-Shihr comme l’un des ports les plus importants du Yémen médiéval. Ibn Khurradâdhbih, au IXe siècle, le considère comme une escale entre l’Oman et Aden de même qu’al-Hamdânî, Muqaddasî, Ibn Hawqal et l’auteur anonyme du Kitâb ‘Ajâ’ib al-Hind, au Xe siècle. Il est cité comme la capitale du Mahra et le centre du commerce de l’encens. La ville est également mentionnée par Ibn al-Mujâwir (Ta’rîkh al-Mustabsir) au début du XIIIe siècle, puis dans plusieurs textes de l’époque rasûlide (chroniques et almanachs). Marco Polo la décrira, vers 1300, comme une « grandissime cité » munie d’un très bon port, commerçant avec l’Inde et exportant en particulier de l’encens et des chevaux. Al-Shihr conservera son statut de porte du Hadramaout sur l’océan Indien jusqu’au XIXe siècle, où elle fut supplantée par le port moderne de Mukalla.

La fouille du site d’al-Shihr, commencée en 1996, a mis en évidence l'importance de ce port, son rôle dans les réseaux économiques régionaux et internationaux et son évolution au cours de la période islamique. L'identification des occupations successives du tell d'al‑Qarya au lieu dit Dar al-Bajani et l'établissement d'une chrono-typologie de la céramique yéménite associée aux importations, sont les deux objectifs visés par les recherches archéologiques menées sur le site couvrant plus d’un millénaire.

Les recherches archéologiques à al-Shihr ont repris en 2007 avec un nouveau contrat signé avec l’OGAM et le soutien scientifique et financier de la Commission des Fouilles du MAE. La mission s’est déroulée du 21 octobre au 20 décembre 2007, au Yémen, et du 26 octobre au 15 décembre 2007, à al-Shihr-même, avec l’appui logistique du CEFAS dirigé par le Dr Jean Lambert. Depuis notre arrivée jusqu’à notre départ, le Dr Youssuf M. Abdallah, conseiller pour l’Héritage culturel et des Musées, au Bureau du Président, a été tenu au courant de l’évolution de la mission et du devenir du site.

La mission était dirigée par le Dr C. Hardy-Guilbert, du CNRS et des Universités de Paris-Sorbonne, Paris IV et Paris I, UMR 8167, et se composait de Idha al-Ameri, Khaled Badhafari, Abdel Karim al-Barakani, représentants de l’Organisation Générale des Antiquités, de Manuscrits et des Musées du Yémen sous l’autorité du Dr Abd-el-Aziz ben ‘Aqil, Directeur de la circonscription archéologique du Hadramaout, et du Dr Stéphanie Boulogne, spécialiste du verre, de Sterren Le Maguer, étudiante en archéologie à Paris I, et d’ Anne d’Arcangues, archiviste.

La 6ème mission archéologique à al-Shihr avait pour principal objectif l’étude du matériel exhumé lors des campagnes précédentes de 1996-2002 et gardé en dépôt à al-Shihr. Il était également prévu et admis de la part des autorités yéménites d’effectuer sur le terrain quelques sondages de vérification.

1. Etude du matériel

Parmi les catégories typologiques établies pour la céramique de Shihr et selon lesquelles le matériel avait déjà été classé par le tri quotidien effectué lors des années de fouilles précédentes, il a été décidé de revoir la catégorie de la céramique commune appelée « Unglazed » c’est à dire « sans glaçure ».

C’est la catégorie la plus abondante mais aussi la plus sujette à erreur. Elle correspond aux jarres de stockage, aux tanurs, aux marmites et aux plats de cuisson fabriqués dans des argiles variées mêlées à des dégraissants végétaux et/ou minéraux. Il convenait de réouvrir, avec un œil attentif, tous les sacs de tessons reconnus comme « unglazed » et, après examen, de retirer ceux qui avaient été mal identifiés et qui sont « unglazed » aussi mais à pâte fine et décorés et relèvent de la catégorie « Yellow », les « unglazed » mais peints appartenant à la catégorie « Peinte », les « unglazed » mais polis ou lustrés appartenant à la céramique importée de l’Inde ou de l’Afrique, et plus rarement, les glaçurés, les frittes, les porcelaines et céramiques d’Extrême-Orient oubliées par erreur. Les modifications (changement de catégorie, comptage,…) ont été signalées sur le catalogue au moment de la manipulation et ensuite retranscrites sur le catalogue Excell par A. d'Arcangues.

Près de 80.000 tessons ont été ainsi examinés. La catégorie la plus enrichie après ce nouveau tri est la « Yellow » : la céramique sans glaçure mais décorée, avec un traitement de surface incisé, moulé, gougé, frappé. Il s’agit de 6575 tessons désormais prêts pour une étude détaillée, déjà amorcée par un tri de la céramique « eggshell » grise (petites cruches) incisée de motifs géométriques, floraux ou épigraphiques, importée d’Iran aux XIVe-XVe siècles. On notera la faible représentativité de la céramique moulée (gourdes) : 18 pièces.

Les brûles-parfums

La ville d’al-Shihr étant connue par les textes dès le IXe siècle pour son commerce de l’encens, il nous a semblé utile de vérifier cette question du point de vue de l’archéologie. La résine elle-même n’a pas été retrouvée en fouille soit parce que denrée chère, elle était emportée, soit parce que ses propriétés physiques n’ont pas permis sa conservation en milieu salin.

La révision des tessons en céramique commune a permis de retrouver les fragments de 50 brûles-parfums alors que nous n’en avions précédemment identifié qu’une dizaine. Plusieurs remontages ont pu être effectués et une analyse typologique de ces pièces a été réalisée par S. Le Maguer. Huit types ont été distingués allant du plus rustique, mal cuit et à peine ornementé jusqu’au plus raffiné en céramique bien cuite, lustrée comme de l’ivoire et décorée de cercles perlés estampés, d’incisions à la roulette ou de triangles excisés. Certaines pièces sont rehaussées d’un décor linéaire peint couleur lie-de-vin. Ce sont des vases carrés quadripodes, à paroi plus ou moins épaisse parfois munis d’une anse latérale de forme variée.

Le verre

L’étude du verre comportait deux volets : la vaisselle et les bracelets. Elle a été confiée à S. Boulogne. Parmi les 1700 fragments enregistrés au catalogue, 529 dont 321 de vaisselle et 185 bracelets ont été traités. La forme la mieux représentée est la petite bouteille ou le flacon en verre de couleur verte à col cylindrique et à bord éversé-roulé, et à fond convexe qui correspond à une production du XVe siècle. Mais il existe 4 exemplaires de flacon ovalaire, à fond plat dont un de couleur pourpre appartenant au XIIe siècle. D’autres flacons ou bouteilles possèdent des fonds en bouton ou tronconiques avec une décoration imitant le millefiori ou marbrés, d’autres portent des goulots verseurs latéraux. Des récipients en verre moulé (cercles perlés, cannelures) ou en verre filé, connus à Sharma, sont datés du XIe siècle. Des fragments de verre bleu de Prusse, de très belle qualité, caractéristique du début de la période abbasside (VIIIe-IXe siècles) en bon contexte stratigraphique sont également représentés à al-Shihr.
Sur les 180 bracelets retenus pour étude, 79 sont monochromes et 106 polychromes, la plupart de section triangulaire. Ils sont en majorité lisses et de couleur verte. Les bracelets polychromes présentent un ou plusieurs globules colorés en jaune, vert, ou rouge rapportés sur la face externe. Des exemples isolés (marbre, à œil, torsadé) trouvent leurs parallèles sur de nombreux sites du Proche et Moyen-Orient.

Trois boules-scories de verre permettent d’émettre l’hypothèse de l’existence d’un atelier, hypothèse renforcée par la découverte de 8 creusets.
25 échantillons de verre ont été sélectionnés en vue d'une étude archéométrique (analyses physico-chimiques).

À l’issue de la campagne, une partie du matériel a été acheminée à Mukalla dans les réserves du Musée à la demande du Dr Abdel Aziz ben Aqil : le matériel étudié, les objets à qualité muséographique et tous les objets à glaçure. L’ensemble du matériel extrême-oriental, destiné à l’importation en France pour étude, a été visé à Mukalla avant d’être contrôlé par l’OGAM de San’a.

2. Le terrain

Pour des raisons à la fois scientifiques et stratégiques, il a été convenu de ré-ouvrir, sur le tell d’al-Qaryah, le chantier Est au pied de la Grande section Est où, en 2002, des niveaux d’habitat du XIe siècle avaient été mis au jour sous le niveau d’occupation artisanale du XIIe-XIIIe siècle et sous plus de trois mètres de couches archéologiques dégagées au bulldozer avant la découverte du site en 1995. Ce secteur offre, en effet, une grande visibilité du potentiel du site en bâtiments en dur (pierres et brique crue, sols plâtrés) ce qu’il paraissait indispensable de montrer aux autorités locales nouvellement en place et ignorant tout de l’histoire du site.

Les fouilles recouvertes par nos soins à l’issue de la campagne 2002 (plastique épais, sable vierge et enfin terre de remblai) étaient dans un état d’abandon général (clôture renversée) et, en particulier, à l’Est, transformées en poubelle d’une épaisseur de plus d’1,50 m. Sur le sommet du tell, le bâtiment en parpaings, en ruines, qui servait de magasin pour les outils de fouilles pendant les fouilles précédentes, avait été restauré et abritait deux moteurs d’alimentation des entrepôts frigorifiques à poisson voisins, bruyants et polluants. Entre ce bâtiment et le secteur de fouilles choisi, une fosse avait été creusée à même le site pour recevoir un réservoir de 32 000 litres de carburant. Les déblais de cette fosse dominaient la Grande section Est menaçant de se répandre, 3 m plus bas, sur le secteur retenu pour les opérations de terrain.

L’ensemble du site a été nettoyé avec l’aide de quelques ouvriers de la municipalité et nos ouvriers. Les déblais du sommet de la section ont été reculés d’1,50 m du bord de la section par des ouvriers du propriétaire des entrepôts frigorifiques. Dix jours ont été nécessaires pour débarrasser le site de son dépôt d’immondices et quatre jours pour changer la clôture.
Une fois les protections normales du site enlevées, deux opérations ont été menées : un rafraîchissement des sections Est et Nord, un sondage à l’extrémité sud du mur de façade ouest (431) de l’ensemble 1.

La section Nord, qui correspond à une coupe dans le remplissage de la rue qui borde les ensembles 1 et 2, a été reculée de 15 cm. Dans l’angle que forme ce remplissage avec le mur de façade (431) de l’ensemble 1, un groupe de 5 céramiques a été mis au jour à la cote 5.95. Quatre appartiennent à la plus belle production de Samarra : deux fonds annulaires de coupes à glaçure blanche opaque brillante, un troisième à glaçure blanche avec un décor bleu de cobalt et un fond de coupe à lustre métallique à décor olive clair sur fond blanc. La cinquième pièce est une marmite en céramique noire à fond arrondi à décor gravé ondé sur le départ supérieur de la panse. Cette dernière pièce, difficilement datable isolément, reçoit la datation commune à celles auxquelles elle était associée : milieu du IXe siècle. Cette découverte vient confirmer l’importance de ce secteur qui a connu une occupation de l’époque abbasside.

Un sondage effectué sur l’extrémité du mur de façade 431 (cote 6.30), construit en terre banchée et parement de pierres, a montré que ce mur ne formait pas de retour d’angle (comme le suggérait une dernière pierre du parement externe à l’aspect angulaire) mais qu’il se prolongeait au Sud dans le même axe et seulement dans sa structure de terre banchée. Les pierres du parement ont sans doute fait l’objet d’une récupération ancienne. Dégagé et démonté jusqu’au niveau de sol en galets de la rue (cote 5.26), ce mur 431 révèle une fondation plus profonde. Celle-ci avait été reconnue lors de la campagne 2000 pour le tronçon plus au Nord, à la cote 4.80, dans un sondage qui atteignit la cote 3.80 (= 20 cm plus bas que le début du sol vierge).

Ces deux opérations se soldent par une reconnaissance du mur de façade 431 sur 7,50 m de long d’un bâtiment antérieur à l’habitation du XIe siècle qui s’étend à l’Est sur 50 m2 dégagés. La fonction de ce mur 431 se trouve précisée : il appartient à un bâtiment plus ancien que celui dont on connaît actuellement l’organisation spatiale. Il reste à démonter ce dernier et à trouver le niveau de sol qui lui est associé pour en avoir la certitude. La qualité du matériel céramique découvert dans le remplissage de la rue, dont on ne possédait jusqu’à présent que de petits fragments, vient compléter le corpus de l’assemblage samarrien déjà enregistré à al-Shihr.
Toutes les opérations de terrain ont été effectuées en concertation étroite avec le Dr Abdel Aziz ben Aqil et avec l’assistance d’Abdel Karim Barakani.

Mesures de protection du site

Comme à l’accoutumée, à la fin de la campagne, le secteur de fouilles a été recouvert de plastique épais neuf et de deux camions de sable. Auparavant, une palissade en palettes de bois avait été construite contre la paroi de la Grande section Est sur 10 m de long et sous les massifs de brique crue de 3 m de haut, en surplomb, pour prévenir tout éboulement.
Les poteaux métalliques de la clôture ont été décapés et peints et 110 m de grillage neuf fixés pour protéger les principales zones fouillées et prémunir des chutes (population et animaux).
Le 18 décembre, un compte-rendu détaillé de la mission et des problèmes inhérents au site a été fait au Dr Abdullah M. Bawazir, président de l’OGAM à San’a, en présence de Mohammed al-Asbahi, son secrétaire.

Activités et événements médiatiques

La construction du nouveau port en face du site et la situation dans laquelle nous avons repris celui-ci sont les deux raisons qui m’ont poussée à communiquer à al-Shihr et à Mukalla pour faire savoir son importance et redire la nécessité de sa sauvegarde. La visite à Son Excellence l’Ambassadeur du Yémen en France, à Paris, Amir Salem Al-Aydarus, avant notre départ, m’a encouragée dans cette voie. Sur ses conseils, j’ai fondé un comité de sauvegarde du site où figurent les autorités et défenseurs du site ayant accepté d’en faire partie.

Les autorités locales, Taha Abdullah Hajer, gouverneur du Hadramaout, Salem Ahmed Banakhr, préfet de la ville, Amin Barzag, le maire de la ville d’al–Shihr, Shaykh Husayn Saleh Abu Bakr bin Hussenun et Shaykh Salem Hassan Al-Saadi, l’Association pour les Antiquités et la sauvegarde du patrimoine d’al-Shihr dirigée par Abdel Rahman el-Mala‘i, Abdullah A. Bahashwan, vice-président de l’Université du Hadramaout, ont été visités et se sont déplacés sur le site. Plusieurs sont venus visiter le petit musée conçu dans notre maison de fouilles.

Une conférence à l’Université du Hadramaout (en anglais et en arabe), le 11 novembre 2007, à Mukalla, devant une centaine d’étudiants a été suivie d’une visite de 20 étudiants en architecture de cette université, sur le site et dans nos laboratoires, le 22 novembre. Une autre conférence au Club Culturel et Social al-Khaysa, à Mukalla (en anglais et en arabe), le 16 novembre, a été suivie d’une publication dans le journal, al-Maselah, 1er décembre 2007. Un membre de l’Association pour les Antiquités et la sauvegarde du patrimoine d’al-Shihr a publié un article sur l'histoire du site et les dommages qu'il a subis dans al-Ayyam, le 24 novembre 2007.
Des interviews ont été données à al-Shihr et même à Sayun sur le chemin du retour. La visite du Gouverneur du Hadramaout sur le site, le 24 novembre, a été filmée par la TV.

Le Dr A. Sedov, directeur de la mission de Raybun, et son équipe, accompagnés du Dr Abd-Al-Aziz, nous ont fait l’honneur et le plaisir d’une visite le 8 décembre 2007. Régulièrement, Jean Lambert, directeur du CEFAS, entra en contact avec la mission et fut tenu au courant de son déroulement.

Nous avons donné une conférence le 17 décembre au CEFAS en français et en arabe

 
 
 

 

 

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